vendredi, janvier 12, 2007

Mardi 19decembre, Albay

On ne les a pas entendu arriver. Les enfants sont là, ils ont mis leurs t-shirts jaunes offerts par les Sœurs, l’année dernière. Ils préparent une chanson pour les rescapés… Nous montons dans le jeepney.
Au bout d’un quart d’heure… Albay…Tout le monde descend.


Nous sommes sur une autoroute de boue bordée de palmiers et parsemée d’énormes rochers. Face aux grands chocs, il y a ceux qui parlent beaucoup et ceux qui ne parlent pas du tout… La Sister devient un véritable moulin à paroles, elle me décrit le décor que j’ai sous les yeux, me raconte l’histoire que tout le monde connaît, ne peut s’empêcher d’insister sur l’horreur… Faites la taire… Mon Dieu, faites la taire… vite, avant que je vais lui fasse bouffer son voile!! Apercevant de loin, une blanche, une équipe de télé courre vers moi… Sister Angela se jette devant la camera…
J’observe les enfants, ils ouvrent de grands yeux, se parlent peu, personne ne perd son sourire. Jayson et Marianne, les deux plus petits s’agrippent à mes mains… M’entraînent plus loin… Les grands, Jordan et Christopher observent le terrain, m’aident à franchir les pierres, l’eau… J’ai appris à Dexter et Mark à utiliser mon appareil, ils font assistants photographes. Fidel a pris mon sac, John mon parapluie, il l’ouvre et le referme sur moi à la moindre goutte… Toute Marie-Antoinette qu’elle fut, la dernière reine de France n’a certainement jamais connu pareille sollicitude… Je guette leurs réactions… Rien ne vient… Et comme rien ne vient, je me laisse aller… J’ouvre mes yeux, mon esprit à ce qui se déroule devant moi…
Trois arbres et une église. Un silence stupéfait, un grondement dans ma tête, mes yeux écarquillés n’en reviennent pas de tant d’horreurs… Je connais cet endroit… Je ne refait pas le même chemin, je repasse 3metres au dessus… Les rares toits en dur sont au ras du sol…Sous mes pas, il y a cette ville traversée il y a 3mois, et surtout ces vies… Nous sommes sur un cimetière sans tombe, ou plutôt, nous sommes dans la tombe d’un millier de personnes.

Ecole élémentaire de Buhay, transformée en centre d’accueil. Tout le camp nous attend dans la cour. Les enfants s’installent, chantent et chorégraphient la chanson qu’ils ont préparés... puis des chants de Noël et distribution des paquets. Une fois que tout est terminé, ils ouvrent leurs sacs à dos et disparaissent dans les salles de classes…
Ils sont traumatisés par ce qu’ils viennent de vivre, ils ont perdu la majorité du peu qu’ils possédaient, mais, sans qu’on ne leur ai rien demandé, chacun est venu avec un t-shirt ou paires de chaussures, tirés de ses placards, certains parents avaient préparé des colis de nourriture. Ils n’ont plus rien, et sont venus donner…

Durant le trajet du retour à Legaspi, Almonso plante ses yeux au fond des miens, et d’un air grave me dit « Komusta Até? » (Comment vas-tu Até ?) -Até, c’est la grande sœur, la bienveillante, c’est le nom des volontaires-
C’est comme ça qu’il me réveille… Inconsciemment, depuis 2h, je n’ai pas rit, peu sourit, pas joué, quasiment rien dit… J’ai tenté de marquer mon cœur et mon esprit de toute cette mort, de toute cette vie, de leur maturité et de leur force, de leur générosité… C’est son inquiétude qui vient me sortir de là… « Mabuti Almonso, mabuti »… (bien)

Ma vie, celle qui m’attend à Paris, comment vais-je faire pour lui faire transpirer un jour comme aujourd’hui ?